Les blogueurs et blogueuses, socialement mésadapté-e-s?
Publié par Laurence le Monday, 11 October, 2010 @ 11:43 am
En parcourant le site du Guardian ce matin, je suis tombée sur cet article: Andrew Marr says bloggers are ‘inadequate, pimpled and single’. Andrew Marr est un journaliste et commentateur politique pour la British Broadcasting Corporation (BBC) et animateur de The Andrew Marr Morning Show (BBC One, dimanche en matinée). Son commentaire repris par The Guardian a été formulé dans le cadre du Cheltenham Literature Festival, où il était invité à s’exprimer à propos de l’impact des technologies sur notre consommation du journalisme. Il aurait alors mentionné que “A lot of bloggers seem to be socially inadequate, pimpled, single, slightly seedy, bald cauliflower-nosed, young men sitting in their mother’s basements and rating. They are very angry people”.
Ses impressions reflètent les préjugés qui entourent souvent la pratique blogue - déjà en 2007, Lena Karlsson mentionnait que les blogues (intimes, dans ce cas) étaient perçus comme étant le travail “d’exhibitionnistes obsédés par soi [et à la recherche] d’attention et de validation”.
Toutefois, le chapitre sur lequel je travaille présentement, basé sur les entrevues réalisées en 2008-2009 auprès de blogueuses intimes au Québec - ainsi que sur les billets qu’elles ont publiés sur leurs blogues, révèle que la création de réseaux d’entraide (via internet ou dans la ‘vraie’ vie, en dehors des échanges internet) dans la blogosphère est une dimension importante de l’expérience des blogueuses - très peu à voir avec l’isolement et l’égocentrisme sous-entendus par Andrew Marr.
Le support peut être très technique (comment insère-t-on une photo dans un billet?), émotif (en brisant le sentiment d’isolement que certaines peuvent ressentir à certains moments, par exemple), intellectuel et militant (les échanges dans les commentaires, par exemple, permettent d’approfondir les opinions et la compréhension de certains enjeux), etc. Ce que je constate à lire les billets publiés par les blogueuses qui ont participé à cette recherche, c’est souvent un désir d’amélioration de soi et de contribuer à la vie d’autrui - rien qui ne puisse être associé aux comportements de gens ’socialement mésadaptés’.
Sans sombrer dans une vision utopique des blogues - leur accès demeure limité par de nombreux facteurs, dont l’âge, l’alphabétisme (fonctionnel, de base ou numérique), le sexe, la localisation géographique, la classe sociale, etc. - la possibilité d’avoir accès à ce mode de publication permet toute de même une certaine démocratisation des échanges. Les dérapages, certes, sont possibles. Toutes personnes et tous points de vue ne sont pas nécessairement représentés. À lire d’autres chercheur-e-s qui se sont attardés sur la question (Haas (2005) et Wall (2005), par exemple), il semble que les blogues (journalistiques - et intimes, à mon avis) permettent d’avoir un accès privilégié sur des réalités parfois méconnues, souvent ignorées par les médias de masse. Les blogues donnent accès à un autre point de vue.
Sources et autres références:
* HAAS, Tanni (2005), From “Public Journalism” to the “Public’s Journalism”? Rhetoric and reality in the discourse of weblogs. in Journalism Studies, 6 (3), p. 387-396
* KARLSSON, Lena (2007), Desperately Seeking Sameness. The Processes and Pleasures of Identification in Women’s Diary Blog Reading. in Feminist Media Studies, 7 (2), p. 137-153
* PLUNKETT, John (2010), Andrew Marr says bloggers are ‘inadequate, pimpled and single’, in The Guardian, 11 October 2010 (en ligne)
* WALL, Melissa (2005), ‘Blogs of War.’ Weblogs as News, in Journalism 6 (2) p. 153-172